28 juillet 2008
L’Europe des peuples est-elle forcément progressiste ?
Nous nous souvenons tous, lors de la campagne française de 2005 sur le
Traité établissant une Constitution pour l’Europe, qu’une partie du
camp progressiste avait, en dépit de ses justifications proeuropéennes,
fait campagne pour le non au référendum.
Cela avait beaucoup fait débat, notamment lorsque certains leaders importants du Parti Socialiste comme Laurent Fabius avait appelé les citoyens à voter non. Effectivement, il était assez étonnant qu’une partie du camp progressiste – les sociaux démocrates ont toujours soutenu la construction européenne – ne soutienne pas un Traité qui aurait permis à la construction européenne de franchir un nouveau pas.
Les « nonistes de gauche » français, comme d’ailleurs les partisans irlandais de gauche en faveur du non au Traité de Lisbonne, justifiaient leur refus par un argument essentiel : le Traité établissant une Constitution pour l’Europe comme le Traité de Lisbonne ne seraient pas des traités sociaux, au contraire ils graveraient dans le marbre les seuls principes économiques du libéralisme. Nous ne reviendrons pas ici sur le débat d’alors qui avait opposé les tenants du oui aux tenants du non.
Ainsi, une fois que le non l’avait emporté, les nonistes de gauche comme d’ailleurs les souverainistes de droite et d’extrême droite opposés au Traité, expliquaient que la victoire du non était l’expression directe du peuple. À gauche, on traduisait cela comme un rejet populaire de l’Europe libérale et à droite comme un rejet populaire d’une Europe accusée de dissoudre les identités nationales.
L’Europe des peuples alors, de gauche ou de droite ?
Un rejet populaire donc ? Soit, mais force est de constater qu’entre le peuple progressiste souhaitant une Europe sociale tel qu’il a été défini par les nonistes de gauche et le peuple préférant le repli national à l’intégration européenne de la droite souverainiste et de l’extrême droite, il y a un gouffre ! Comment donc savoir ce que le peuple souhaitait exprimer ?
Hélas, c’est très rapidement que nous avons pu savoir ce que souhaitaient réellement les peuples. L’erreur des nonistes de gauche fut en effet de croire en un peuple idéalisé qui serait progressiste par essence. En France, c’est la référence au peuple de 1789 qui a été dominante.
Mais aujourd’hui tout est bien différent, croire que le peuple est par essence porteur de progrès relève de l’erreur d’analyse historique et politique. Les faits sont là pour nous le prouver : aujourd’hui l’Europe des peuples est de droite et ce sont bien les idées libérales-conservatrices qui semblent avoir triomphé.
La majorité des gouvernements des États membres, élus démocratiquement, est aux mains de la droite et le Parlement européen, lui aussi élu démocratiquement par les peuples, est dominé par un PPE qui ne fait preuve que très rarement de modération comme le prouve le vote récent de la directive « retour »…
C’est donc un double mouvement que l’on constate aujourd’hui : d’un côté une Europe chargée du « sale boulot » (la politique d’immigration par exemple) et veillant au fonctionnement d’un libre marché ; d’un autre côté un repli national sur les questions sociales et de politiques étrangères.
En avril 2005, lors d’un meeting, Jacques Nikonoff, alors président d’ATTAC, déclarait : « Si la France a le courage de dire non le 29 mai prochain, ne croyez pas qu’elle sera isolée. Au contraire, elle reprendra la main et même se retrouvera au centre du jeu européen. Et nous, les partisans du Non antilibéral porterons les valeurs de l’universalisme et l’esprit des Lumières par toute l’Europe. Il y a comme un parfum de Valmy qui flotte dans l’air ! » Aujourd’hui, une telle phrase fait presque rire car de l’Europe antilibérale, sociale et progressiste on en est très loin !
L’Europe sociale passe par un renforcement des institutions et un pôle progressiste européen fort
Les nonistes de gauche et les progressistes eurosceptiques ont donc fait une grave erreur en accusant les institutions européennes d’être responsable des carences de l’Europe en matière de social. Faire feu sur l’Europe en l’accusant continuellement de promouvoir un modèle libéral n’est clairement pas une stratégie gagnante.
Au contraire, construire l’Europe sociale c’est passer inévitablement par plus d’Europe. Exit donc les boucs émissaires faciles à désigner : Bruxelles, la Commission, le Royaume-Uni, le plombier polonais, les nouveaux entrants, l’élargissement, les technocrates, les lobbys, etc.
Le camp progressiste doit se reprendre en main. S’il veut voir triompher ses idées, ce n’est donc pas en critiquant l’Europe qu’il y parviendra mais bien en défendant au plan politique une Europe plus démocratique qui accorde plus de pouvoirs au Parlement et moins de place aux choix des gouvernements nationaux.
En parallèle, les progressistes doivent lancer une véritable campagne européenne d’explication et de promotion de leurs idées pour pouvoir gagner les élections européennes et faire en sorte que cette fois les peuples confient réellement les rênes de l’Europe à la gauche. Cela implique pour le PSE de refuser tout compromis avec le PPE mais en revanche de nouer des liens solides avec les Verts et le Parti Démocrate Européen.
Il est donc nécessaire que le PSE dispose d’un programme européen clair et ambitieux (comme le Manifesto 2009) qui devra être porté par des candidats réellement sensibles aux questions européennes. La construction de l’Europe sociale passe donc par une Europe plus démocratique, avec notamment un Parlement fort où le camp progressiste sera prêt à y porter un vrai projet européen.
Diego Melchior
Article initialement publié sur Le Taurillon . fr
08 juillet 2008
Faire l'Europe politique et sociale
Contribution thématique au congrès de Reims du Parti Socialiste des 14-15-16 Novembre 2008.
L’Europe traverse une crise majeure, elle ne fait plus l’objet d’aucun dessein politique.
Son affaiblissement, pourtant, signifie un désordre accru de la mondialisation avec des conséquences néfastes pour les plus faibles. Cela n’est pas acceptable. Nous, socialistes, devons inventer un nouveau projet européen pour éviter que l’Union européenne ne dissolve sa fragile exception sociale dans une grande zone d’échanges dérégulés.
Pour cela, nous devons associer la dimension européenne à chacune de nos réflexions et de nos actions. Il nous faut également consolider le camp du Progrès en Europe, afin que celui-ci s’oppose à un autre, conservateur.
Ainsi, nous avons la charge de politiser le débat à l’échelle de l’Europe pour éviter qu’un consensus technique et sans ambition s’empare de chacune des décisions de l’Union. Pour qu’une Europe politique voie le jour, il faut un espace public européen et donc un terrain supra national de confrontations des projets politiques.
Faire l’Europe politique et sociale
Pour la quatrième fois depuis le début du siècle, un référendum sur un traité réformant les institutions européennes se conclut par un « non ». L’Irlande, déjà, avait rejeté le traité de Nice en 2001, la France et les Pays-Bas avaient refusé le traité constitutionnel en 2005. Qu’on les trouve justifiés ou non – pour notre part nous les regrettons – ces choix démocratiques traduisent la distance, le divorce entre l’Europe et les Européens. Disons-le sans fard : l’Europe traverse une crise majeure, la plus grave depuis le début de la construction européenne. Elle ne fait plus l’objet d’aucun dessein politique. Son affaiblissement, pourtant, signifie un désordre accru de la mondialisation, des conséquences dramatiques pour les pays les plus pauvres, les équilibres humains, économiques, sociaux et écologiques de la planète. Nous, socialistes, avons d’urgence à inventer un nouveau projet européen pour éviter que l’Union ne dissolve sa fragile exception sociale dans une grande zone dérégulée de libre échange. L’Union européenne est plus que jamais nécessaire pour défendre nos valeurs et offrir à un monde instable et dangereux un modèle de développement solidaire.
Ressusciter la dernière utopie politique requiert d’européaniser tous nos habitus militants. L’Europe n’est ni un sujet à part, bon pour les seuls cours d’éducation civique ou les jumelages pour certains folklorisés, ni le paravent commode de nos propres turpitudes. Il fut un temps où les socialistes français savaient porter haut l’ambition européenne. Depuis, que s’est-il passé ? C’est comme si nous avions été chiraquisés de l’intérieur ! De grâce, cessons d’exiger à Bruxelles une hausse du prix du blé pour promettre à Paris une baisse du prix du pain. Les épreuves du pouvoir que nous avons traversé nous confortent dans l’idée qu’il faut mener en cohérence et en transparence le programme de gouvernement en France et en Europe. Faire de l’Union européenne un bouc-émissaire arrangeant, c’est nous condamner à nombre de désillusions électorales à venir et, surtout, à élargir la crise de légitimité du politique dans notre pays. Cette duplicité n’est plus admissible.
La prétendue obsolescence d’une pensée socialiste ne vient sûrement pas de ses valeurs mais de son champ de pertinence national. La liberté dans l’égalité n’est plus pensable ailleurs que dans le cadre européen, ou au-delà encore, sauf à sombrer dans la démagogie. Européaniser la pensée politique, c’est se défaire d’une conception spécialisée de l’Union européenne. Européaniser la pensée politique, ce n’est pas que parler d’agriculture, de qualité de l’eau, de recherche, d’Airbus ou de Galiléo sous prétexte que ce seraient-là des domaines de compétence communautaire. Européaniser la pensée politique, c’est au contraire associer la dimension européenne à chacun des attendus du débat public et des priorités politiques et permettre que les ambitions communautaires se concrétisent jusque dans notre quotidien. C’est désormais l’unique antidote sérieux à la grande transformation des économies et des sociétés.
La construction européenne ne sera crédible en Europe qu’à la condition de démontrer très concrètement aux citoyens que leur existence est meilleure avec l’Europe que sans et que cela se voit. Européaniser la pensée politique, c’est surtout, et c’est ce qui fera difficulté en France, quitter les habits de l’idéologie pour épouser ceux d’un réformisme de gauche qui assume l’économie sociale de marché.
Car nous nous devons d’imaginer une autre Europe politique. Avec toutes les autres formations social-démocrates et syndicales, les socialistes français ont, plus que jamais, vocation à contribuer à ce que s’édifie une Europe démocratique et sociale. On chicanera volontiers que l’Europe politique existe déjà. Celle des conférences intergouvernementales et des institutions communautaires. Nous, socialistes, avons à lui ajouter l’Europe de la politique. Cette Europe-là se décline dans le débat des citoyens, dans leur mobilisation critique, dans leurs résistances chaque fois que la marchandisation grignote le volontarisme humaniste. L’Europe donne aujourd’hui le sentiment qu’il n’y a pas d’alternative possible à la politique menée et encouragée par les enragés de la déréglementation. Cela ne nous rappelle que trop le fameux et funeste « There is no alternative » de Mme Thatcher. Et c’est au fond le cœur des reproches adressés à la « technocratie bruxelloise » : ne rien inventer, ne rien rêver, pas même espérer, seulement arranger. C’est un paradoxe sans doute, mais pour réunir, l’Europe doit maintenant diviser. Unis ici, les socialistes ont pour tâche de mettre le conflit des idées au cœur de la construction européenne. A l’échelon des institutions européennes, les socialistes mettront davantage en évidence les clivages fondateurs des sociétés modernes, même si, heureusement, ils n’en reprendront pas toutes les caractéristiques nationales. A l’échelon européen aussi, il doit exister une possibilité d’alternance politique, des lignes traçant le périmètre de philosophies politiques concurrentes. Bâtissons, au-delà des frontières étroitement nationales, un camp du Progrès, et nous verrons s’en distinguer un autre, fait d’ordre et de conservatisme. L’alternance est le signe d’une démocratie en bonne santé. Nous prônons donc la possibilité d’alternances au niveau communautaire parce que nous, socialistes, voulons que l’Europe soit une société laïque de droit, de liberté, d’égalité et de solidarité. Certes, on objectera que la démocratie européenne doit rassembler des pays gouvernés aussi bien par la gauche que par la droite. On ajoutera, à raison, qu’être « de gauche » ou « de droite » recouvre des réalités différentes selon l’Etat auquel on se réfère. Enfin, on conclura, pour permettre l’alternance politique, à la nécessité de vrais partis politiques européens, avec une cohérence idéologique, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.
Et pourtant, n’observe-t-on pas ici et là les prémices d’une véritable politisation de l’Europe ? Ne doit-on pas saluer avec force la volonté du Parti Socialiste Européen d’élaborer une plate-forme électorale commune pour tous ses partis membres en vue des élections au Parlement européen de juin 2009 ? Les euro-manifestations organisées par la Confédération Européenne des Syndicats ne traduisent-elles pas l’existence de préoccupations et de revendications communes à l’ensemble des salariés européens quel que soit leur Etat d’origine ? Quelle conscience les militants socialistes en ont-ils ? Une Europe politique et sociale est plus que jamais nécessaire dans le contexte de la mondialisation afin de défendre nos valeurs humanistes et notre modèle de développement solidaire. Le traité de Lisbonne n’est pas la panacée, il n’est pas parfait, il est trop complexe, mal rédigé, il ne prend pas en compte les symboles de l’Union, il aurait pu et dû être plus ambitieux. Mais beaucoup de ses dispositions méritent d’être conservées. Si elles le sont, le traité de Lisbonne entre en application, le Parlement européen investira le Président de la Commission européenne sur proposition du Conseil européen en tenant compte des résultats aux élections du Parlement. Ce qui peut sembler une évidence fournirait une légitimité démocratique plus grande au Président de la Commission. Démocratisation et politisation étant les deux faces de la même pièce (d’Euro bien sûr), cela permettra également de politiser davantage les élections européennes.
En effet, comment les chefs d’Etat pourraient-il justifier la nomination d’un Président de la Commission « de droite » si la majorité du Parlement est « de gauche » ? Pareillement en ce qui concerne la nomination des commissaires pour les secteurs les plus sensibles. Dorénavant, et même si la composition de la future Commission européenne devrait s’inspirer du principe de la formule magique suisse, les citoyens, par leur vote, pourront peser sur la coloration politique de l’institution censée représenter l’intérêt général de l’Union européenne. Si l’Europe a su emprunter à ses pères fondateurs un art consommé du consensus, force est de constater que celui-ci secrète aussi aujourd’hui une bonne part de l’euroscepticisme. Or, c’est désormais une erreur de confondre le consensus qui ne fait pas de politique et le compromis, indispensable, qui en fait. Nous invitons les socialistes français, nos camarades, à se faire les artisans du compromis, pour la réforme, et laisser aux démocrates-chrétiens les tentations du consensus désormais obsolète. La pratique du compromis, celle aussi du dialogue entre les partenaires sociaux et avec la société civile organisée, constituent le régime routinier et heureusement apaisé des démocraties libérales. Les socialistes ne confondent pas le réformisme et le pragmatisme sans ambition, tout simplement parce que le réformisme social-démocrate, que nous revendiquons, conserve pour horizon l’idéal d’une société d’égaux émancipés et ne se contente pas d’une gouvernance gestionnaire incapable d’imaginer les nouvelles formes de la régulation des économies. Le réformisme n’est ni la compromission ni la lâcheté : sachons qui nous sommes, nous socialistes européens, déterminons ce que nous voulons faire et examinons ce que, dans l’immédiat, nous pourrons faire, sans pour autant nous laisser endormir par les bonimenteurs de la prudence toujours et partout. L’Europe doit être l’occasion de refaire de la politique. C’est cette Europe de la politique que nous, socialistes, devons refonder et nous refonder avec elle.
Cette contribution thématique n’est le produit d’aucun courant du Parti socialiste. Elle n’est que le fruit des réflexions libres et personnelles de deux militants. Premiers signataires (par ordre alphabétique) : 1) Yohann ABIVEN (co-auteur) 2) Fabien CHEVALIER (co-auteur) 3) Elisabeth GUIGOU 4) Jean-Pierre MIGNARD 5) Pierre MOSCOVICI
Liste complète des signataires au 27 juin 2008 :
- Denise ABBES, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- Yohann ABIVEN, section Jean-Jaurès (Rennes-Centre), secrétaire général de Sauvons l’Europe
- Klervie BOCHÉ, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- François BONTEMS, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- Frédéric BOURCIER, Premier secrétaire fédéral d’Ille-et-Vilaine, adjoint au maire de Rennes en charge de l’urbanisme et de l’aménagement
- Olivier BRUNET, section de Bruxelles, fonctionnaire européen
- Fabien CHEVALIER, section Paris 14ème – Petit Montrouge, président de Sauvons l’Europe – Collectif Ile-de-France
- Matthias FEKL, adjoint au maire de Marmande en charge des finances
- Claire GUIDI, conseillère déléguée du 4ème arrondissement de Paris
- Elisabeth GUIGOU, députée, ancienne ministre
- Aleksander GLOGOWSKI, conseiller fédéral – Paris
- Elisabeth GUY-DUBOIS, conseillère déléguée du 14ème arrondissement de Paris
- Catherine GUY-QUINT, députée européenne
- Matthieu HORNUNG, section de Bruxelles, fonctionnaire du groupe PSE au Comité des régions
- Bettina LAVILLE, déléguée nationale, présidente de Convictions
- Valéry-Xavier LENTZ, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- David LE ROUX, section de Saint-Brieuc
- Diego MELCHIOR, section Science Po. Paris
- Jean-Pierre MIGNARD, délégué national auprès du Premier secrétaire
- Carlos MORET, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- Pierre MOSCOVICI, député, ancien ministre
- Michel OTTAWAY, section Paris 10ème, membre de la commission fédérale Europe
- Olivia POLSKI, conseillère de Paris, adjointe au maire du 14ème arrondissement en charge des secteurs scolaires et périscolaires
- Emmanuel ROZENBLUM, section Paris 14ème – Petit Montrouge
- Camille SPIRE, secrétaire de la section Science Po. Paris
- Alain VERGER, fédération de Loire-Atlantique
