02 septembre 2008
Oui, à la Turquie dans l'Europe !
Retrouvez les blog de MIchel Rocard, coanimé par Ariane Bonzon et Joël Roman :
Oui à la Turquie: je le dis sans ambages car j'en suis de plus en plus convaincu, l'avenir de l'Europe passe par la Turquie.
L'Union européenne doit intégrer la Turquie en son sein. Nous avons nous, les Européens, un intérêt au moins aussi grand que celui des Turcs à arrimer ce pays à notre continent. L'adhésion de cette nation musulmane, puissante et en plein essor économique ne servira pas les seules ambitions de cette dernière. L'adhésion de la Turquie, c'est une assurance - vie pour l'Europe.
La question turque est l'occasion rêvée pour faire ce que nous n'avons pas su faire correctement et plus tôt, poser enfin les vraies questions: celles qui touchent à l'identité de l'Europe, à sa véritable vocation maintenant qu'elle s'est décidée à s'élargir, à sa mission dans le monde, laquelle est certainement de contribuer à rapprocher les peuples. Et je pense que c'est justement aussi parce que la Turquie est musulmane que nous avons intérêt à ce qu'elle intègre l'Union européenne. C'est bien de cela que je voudrai entretenir le lecteur dans cet ouvrage.
Michel Rocard
13 juin 2008
L'Union européenne en crise.
Une majorité d’Irlandais qui s’est rendue aux urnes a donc rejeté, suite au referendum, le Traité de Lisbonne.
18 pays sur 27 l’avaient pourtant déjà ratifié… La règle était connue
d’avance : il suffit du rejet du texte par un Etat membre pour enterrer
définitivement celui-ci. C’est la règle. Depuis 2005, l’Europe est en
panne. Sarkozy avec son Traité simplifié pensait pouvoir relancer la
construction européenne mais, cette fois, c’est définitivement raté.
La construction européenne est donc à nouveau bloquée. C’est
aujourd’hui un fait. Évidemment, les dirigeants européens, de droite
comme de gauche, ont été très peu nombreux à réellement vouloir que la
construction européenne, bloquée avec le rejet du TCE par les Français
et les Néerlandais en 2005, puisse repartir. Bien sûr, l’idéal aurait
été un referendum européen et non pas une succession de consultations
nationales référendaires ou parlementaires comme cela a été le cas pour
le TCE comme pour le Traité de Lisbonne. C’est ce que rappelait encore Fabien Cazenave des Jeunes Européens hier soir lors de l’émission Bouge la
France sur Public Sénat…
Un manque de courage politique ensuite de la part de nombreux
dirigeants politiques. On citera bien sûr Nicolas Sarkozy et la droite
française négociant un nouveau Traité sans protocole social, prenant le
risque de fédérer contre ce traité une nuée d’opposants dits de gauche.
On pourra citer aussi Tony Blair, puis Gordon Brown qui ont préféré,
l’un pour le TCE en 2005, l’autre pour le Traité de Lisbonne en 2008,
attendre de voir comment tournerait le vent avant d’engager leur pays
sur une consultation, alors que ce sont des pays comme le Royaume-Uni
qui devraient montrer l’exemple et non pas, en cas d’éventuels
consensus entre tous les autres Etats membres, s'y rajouter ultimement
en traînant la patte…
Si les adversaires de l’ancien Traité constitutionnel comme les
adversaires du Traité de Lisbonne n’ont pas hésité à flatter les bas
instincts en usant habilement de rhétoriques nauséabondes de type
populiste, conspirationniste et nationaliste, les partisans de la
construction européenne ont sûrement eux aussi fauté en n’offrant pas
aux citoyens préoccupés et touchés par une crise sociale mondiale des
arguments forts au sujet de l’Europe sociale.
Il est clair aujourd’hui qu’il y a deux raisons de fond qui expliquent
la défiance généralisée des Européens vis-à-vis de la construction
européenne.
D’abord, c’est le retour d’une grande vague nationaliste sur toute
l’Europe. La France est sûrement un exemple flagrant de ce retour du
nationalisme que se partage aussi bien entre des gens comme Jean-Marie
Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ce dernier ne cherchant même plus
l’originalité dans ces arguments mais se contentant de reprendre la
vieille argumentation stalinienne… Preuve en est son dernier billet sur le vote irlandais où, entre d’autres propos odieux, on pouvait lire cela : « Et il ne faut pas manquer dans
le même numéro l’interview inouïe, mais tellement allemande, de Daniel Cohn-Bendit »… Cela ne vous rappelle-t-il pas le fameux « anarchiste allemand » de Georges Marchais ?
Le nationalisme, on a aussi vu son plus sinistre visage ces derniers
mois en Irlande à travers la campagne du Sinn Féin, ce parti politique
qui partant de la gauche au début du XXe siècle termine aujourd’hui
plus rouge-brun que rouge… En Italie aussi, pour citer un dernier
exemple, l’offensive anti-europénne portée par la Ligue du Nord ne fait
que commencer. Rappelons que la droite avait déjà proposé de sortir de
l’euro, maintenant c’est de la modification de la convention Schengen
dont il s’agit…
Mais le retour du nationalisme dans toute l’Europe ne saurait suffire
pour expliquer la défiance des citoyens vis-à-vis de cette dernière. En
effet, si le nationalisme est si fort, c’est bien parce qu’il existe un
terreau sur lequel il peut se développer. Ce terreau c’est un malaise
social grandissant. Bien sûr, il y a les réalités d’une part et d’autre
part l’instrumentalisation qui fait accuser l’Europe d’être responsable
de ce malaise. Mais c’est plus compliqué que cela : ce ne sont pas les
institutions et les politiques européennes qui en sont responsables
mais l’absence d’intégration politique plus forte et surtout l’absence
d’une véritable politique sociale au niveau européen.
Voilà donc le double constat que l’on peut faire et qui peut expliquer
grosso modo la défiance croissante des Européens vis-à-vis de l’Europe.
Maintenant que l’Europe est de nouveau en panne, plusieurs attitudes
sont possibles. Mais le plan B tout frais tout chaud qui devait sortir
d’une boîte magique n’existe pas. En revanche, des choix politiques
clairs peuvent être faits par les Etats-membres :
- on arrête tout, cette fois, c’est
terminé, on s’en remet aux Traités de Nice et les Etats membres qui
n’en peuvent plus de l’Europe prennent leur responsabilité en la
quittant – c’est sûrement ce que souhaitent l’extrême droite et une
bonne partie de la droite qui refuse l’intégration politique ;
- on fait revoter les Irlandais d’ici quelques mois sur ce même
texte ; c’est une solution sûrement absurde mais il y aurait bien
quelques apprentis sorciers pour la proposer ;
- on fait voter tous les Etats membres sur un nouveau
texte conçu au niveau intergouvernemental ; c’est aussi
particulièrement irréaliste car une troisième tentative ne serait suivi
que par très peu d’Etats membres ;
- on fait revoter
tous les Etats membres sur le Traité de Lisbonne complété par un
protocole social élaboré par la CES, BusinessEurope (lobby des
entreprises) et les institutions européennes ; c’est un possibilité
mais cela nécessite une forte volonté politique des gouvernements ;
- on envisage une Europe à deux vitesses, ceux qui veulent aller
plus loin dans la construction et ceux qui veulent rester à la marge ;
c’est possible mais difficilement concevable au plan institutionnel ;
- on fait voter tous
les Européens pour une constituante européenne des peuples, c’est ce
que demande la gauche radicale sans bien en préciser les modalités.
Tout cela induit des débats importants. Mais aujourd’hui, une chose est
sûre, alors que certains se réjouissaient encore de voir dans l’Euro
2008 la matérialisation même d’une Europe qui fonctionne, la réalité
quant à elle est bien différente. L’Europe est en panne et le fait que
nos dirigeants s’en remettent d’ailleurs au sport comme preuve de
vitalité de la cause européenne est donc de ce point de vue-là
symptomatique d’un nationalisme grandissant d’une part et d’un
détournement des problèmes sociaux d’autre part sur un des
divertissements sportifs des plus grégaire…
Diego MELCHIOR
01 juin 2006
Un an après le 29 mai 2005, le florilège du "non".
Alors que l'on tire le bilan du "non" français à la constitution européenne un an après le référendum, il n'est pas inutile de se remémorer certains propos tenus pendant la campagne. Espérons que le "dépassement du oui et du non" se fera sur d'autres bases...
CARICATURES
"Un oui socialiste au référendum sur la Constitution, telle qu'elle est aujourd'hui rédigée, signifierait la fin de la différenciation qui existe pourtant nettement entre la gauche et la droite" (appel publié par des élus socialistes, Le Monde, 10 septembre 2004)
"Si vous votez 'oui', vous donnez le feu vert à une Europe libérale qui sera installée pour cinquante ans et sur laquelle vous ne pourrez pas revenir" (Henri Emmanuelli, 100 minutes pour convaincre, France 2, 31 mars 2005).
"Cette Europe qu'on nous propose veut lâcher les pauvres contre les pauvres ! Est-ce normal de dresser la misère des Polonais contre la détresse de nos smicards ? Je suis allé voir les camps de Polonais aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Dans des cabanes en bois, on loge des gens qu'on va chercher à Gdansk pour trois mois. Ils travaillent tellement qu'on ne les voit jamais dehors !" (Henri Emmanuelli, propos rapportés dans Le Soir, 21 mai 2005)
CONSPIRATIONNISME
"Moi je n'ai rien contre aucun Turc, ni d'ailleurs contre aucun citoyen de quelque pays du monde que ce soit. Je sais seulement que ceux qui veulent faire entrer la Turquie aujourd'hui dans l'Europe le veulent pour projeter une masse 80 millions de personnes, qui ont des salaires et des droits sociaux bien plus bas que ceux de l'Europe, sur le dos des autres (...). Quant au reste, les Turcs auraient tort de se gêner en quelque sorte, parce que véritablement les dirigeants européens sont prêts à leur lécher les pieds, s'ils le souhaitent, dans la mesure où ils ont besoin d'eux pour réaliser la sale besogne que je viens de vous expliquer" (Jean-Luc Mélenchon, propos recueillis par Jean-Jacques Bourdin, RMC, 2 mai 2005)
"C'est une stupidité de dire que l'on va demander aux Français de revoter. J'ai envie de leur dire : pour qui vous prenez-vous ? Allez-vous admettre, une fois pour toutes, que la souveraineté appartient au peuple et pas aux technostructures libérales associées à l'Europe des actionnaires ?" (Henri Emmanuelli, LCI, 26 mai 2005)
"J'ai regardé dans le texte et, effectivement, page 165, il y a la liste de tous les pays qui ont signé l'Acte final de la Constitution et, le dernier, c'est la Turquie. Cela fait quand même réfléchir, parce que l'on nous dit que la Turquie, 'on verra dans quinze ans', mais elle signe la Constitution aujourd'hui, qu'est-ce que cela veut dire ? On découvre donc sans cesse des choses" (Laurent Fabius, RMC, 10 mai 2005)
"Je suis fier des Françaises et des Français qui ont réaffirmé sans ambiguïté la primauté de la souveraineté populaire sur tous les appareils politico-médiatiques" (Henri Emmanuelli, AFP, 29 mai 2005)
NATIONALISME
"On lâche la misère des pays de l'Est contre nos salariés les plus vulnérables, mais s'il n'y a pas de protection aux frontières, je ne vois pas très bien comment on peut résister" (Henri Emmanuelli, journal
de TF1, 23 mai 2005)
"Il faut que ceux qui nous écoutent sachent, que, pendant des périodes de cinq ans, la France, pays de soixante millions d'habitants, n'aura même pas un Commissaire à Bruxelles. Et ça, moi je trouve ça inacceptable" (Henri Emmanuelli, Grand Jury, 9 mai 2005)
"Nous ne voulons pas d'une Constitution qui encourage le communautarisme et institutionnalise les religions. Nous ne reconnaissons pas la devise 'Unie dans la diversité', parce que cela, c'est l'état de nature. Notre devise est 'égaux en droit' parce que ça c'est l'Etat de droit et la République" (Jean-Luc Mélenchon, discours du 17 mars 2005, gymnase Japy)
"On n'a pas le droit de dire aux Français qui sont les contributeurs nets de cette Europe, c'est-à-dire grâce à l'argent desquels on boucle ce budget (...), si vous ne vous soumettez pas, nous allons perdre notre influence" (Henri Emmanuelli, Grand Jury, 9 mai 2005)
"Je ne vois dans ce traité aucun progrès démocratique, mais seulement des raisons de voter non, surtout lorsqu'on est de gauche. A droite, ceux qui sont attachés à l'idée d'indépendance européenne ne peuvent pas non plus approuver un texte dominé par les Britanniques, les plus anti-européens des Européens. Quant à faire l'Europe politique à 25, je n'y crois pas" (Henri Emmanuelli, Journal de Saône-et-Loire, 29 mars 2005)
"Si la France a le courage de dire non le 29 mai prochain, ne croyez pas qu'elle sera isolée. Au contraire, elle reprendra la main et même se retrouvera au centre du jeu européen. Et nous, les partisans du Non antilibéral porterons les valeurs de l'universalisme et l'esprit des Lumières par toute l'Europe. Il y a comme un parfum de Valmy qui flotte dans l'air !" (Jacques Nikonoff, président d'ATTAC, meeting à Cenon le 22 avril 2005, rapporté dans Ouest-France, 11 mai 2005)
POPULISME
"Les gens sont en train de réfléchir. Jusqu'ici, le débat était lointain. Il devient plus précis : directive Bolkestein, délocalisations, euro trop cher, Turquie" (...) "La directive Bolkestein est une espèce d'avant-goût de la Constitution". (Laurent Fabius, France 2, 17 mars 2005)
"On va aller (...) vers des délocalisations massives, et on en a tous les jours !" (Laurent Fabius, 4 mai 2005, Europe 1)
"A partir du moment où on dit : 'La règle, c'est la concurrence entre pays', il va y avoir une baisse de la protection sociale, une baisse de nos pensions et il est dit dans ce texte qu'il sera interdit à l'Europe d'aller vers le haut en harmonisant" (Laurent Fabius, 20 h de TF1, 8 mai 2005)
"Si on trouve que l'Europe actuelle fonctionne bien, que l'emploi va bien, qu'il faut continuer dans la baisse de la protection sociale, que les délocalisations c'est bien, que l'élargissement c'est bien, on va bientôt nous demander si l'Irak peut entrer, alors il faut voter 'oui'" (...) "Si le oui l'emporte, quelles seront les conséquences ? D'abord un renforcement de la politique Raffarin-Chirac. Ensuite, le détricotage de la protection sociale. Les délocalisations. L'élargissement vers la Turquie et la dilution de l'Europe". (Laurent Fabius, devant les étudiants de l'IEP d'Aix-en-Provence, propos rapportés dans Libération, 3 mai 2005)
07 avril 2006
L'élargissement sauvera l'Europe
Régulièrement, dans les médias ou dans les discours politiques de gauche comme de droite, nous pouvons entendre cette remarque : « Si on était moins nombreux, ça fonctionnerait mieux ». Il faut replacer la phrase dans son contexte.
Depuis les rejets français et néerlandais du Traité Constitutionnel Européen en mai 2005, l’idée que l’élargissement, c’est-à-dire l’extension de l’Union Européenne à de nouveaux pays répondant aux critères de Copenhague, aurait perturbé le bon fonctionnement de l’UE a le vent en poupe. Il apparaîtrait, pour certains, que l’Union Européenne ne pourra jamais se faire au-delà de l’économie si celle-ci continue d’admettre en son sein de nouveaux pays. En clair, une Europe des 6, d’accord, une Europe des 15 peut-être mais une Europe des 27 sûrement pas ! L’argument consiste à dire que l’Europe politique ne pourra se construire que si on commence d’abord à créer politiquement un premier noyau dur. L’affirmation peut paraître logique et évidente mais en réalité elle ne justifie rien, ni le fait que l’Union Européenne soit toujours un nain politique ni le pourquoi du refus de Traité Constitutionnel.
Pourquoi le repli sur un noyau dur ou l’arrêt de l’élargissement est-il une mauvaise réponse au problème de la construction politique de l’UE ?
En ce qui concerne le repli sur un noyau dur, on peut tout de suite se demander : mais lequel ? Le couple franco-allemand semble avoir vécu et au regard de la situation actuelle ce n’est sûrement pas le duo Merkel-Chirac (encore moins le duo Sarkozy-Merkel) qui peut conduire une politique européenne cohérente. L’hypothèse d’un trio latin regroupant la France, l’Italie et l’Espagne paraît quant à elle très fantaisiste au regard des relations entre les pays (citons la bataille qui a opposé chaque pays dans le but de garder son champion national) et de leurs situations internes (fort taux de chômage pour la France, économie en crise pour l’Italie, question de la régionalisation et de l’immigration pour l’Espagne…). La constitution d’un noyau dur avec des pays de l’Est est à écarter, leur situation économique étant encore en ballottement. Le véritable noyau dur semble pouvoir trouver éventuellement ses racines dans le couple social-démocrate Zapatero-Blair mais il semblerait que les deux leaders de gauche conçoivent, pour l’instant, le destin de leur pays dans un cadre plus global que l’Europe… Noyau dur ? Pour l’instant, il n’en est donc pas question dans la pratique.
En outre, il faut bien dire que le repli sur un noyau dur guidant l’Europe et l’arrêt des procédures d’élargissement est de toute façon contraire à l’esprit européen et que jamais les pères fondateurs n’ont émis l’idée que la construction européenne avait une fin. Il est inconcevable de fermer les portes de la maison Europe à tous pays qui en seraient dignes. Certes, on peut toujours dire que mieux vaut être en petit nombre et avoir une Europe qui fonctionne plutôt qu’une Europe gigantesque et inefficace. Mais même cet argument est irrecevable. Pourquoi ? Parce que l’union fait la force et que plus nous serons nombreux, plus nous confronterons nos expériences respectives, plus les idées seront nombreuses et plus nous trouverons des compromis qui conviennent à tous et qui coïncideront avec un maximum de situations réelles.
En fait l’élargissement est ce qui sauvera l’Europe. Plus nombreux nous serons dans l’Union Européenne, plus nous pourrons élaborer un projet commun d’Europe politique. On peut alors se demander, et c’est légitime, mais qu’est ce qu’est véritablement une Europe comprenant des pays comme la Turquie ou le Maroc ? La réponse est simple : il ne s’agit pas de s’étendre pour s’étendre, les pays qui peuvent faire partie de l’UE doivent, bien sûr, être dans la norme démocratique définie par les critères de Copenhague mais « Europe » reste un mot, et nulle part il a été écrit que « Europe » voulait dire que ses frontières étaient l’Oural et la mer Méditerranée. Ce qui a été écrit c’est que l’Europe se doit d’accueillir tous les peuples soucieux de liberté et de bien-être social. L’Europe de demain, l’Europe élargie, sera toujours l’Europe. Elle gardera toujours son nom même si dans les faits on ne reconnaîtra en effet plus l’Europe physique de 1956 ou de 2006. Il sera alors temps de dire clairement que l’Union Européenne n’est qu’une étape et que le but recherché est peut-être la création, sur terre, d’une véritable Union des Pays Libres et Démocratiques ?
Diego MELCHIOR
13 janvier 2006
La construction européenne a-t-elle un avenir ?
Il flotte ces temps-ci un parfum de résignation sur le paysage européen : la réforme des institutions s’est révélée impossible ; l’essentiel est de sauver le bébé et de jeter l’eau du bain sans regret. L’UE se développera en-dehors d’un projet européen regardé comme une utopie inaboutie.
Si les dirigeants politiques ne semblent plus avoir envie de proposer des avancées concrètes, comme ont pu l’être la monnaie unique ou la défunte Communauté de défense, c’est sans doute pour continuer à enfermer les institutions communautaires dans leur rôle traditionnel de « bouc émissaire ». Accusées d’imposer les réformes les plus impopulaires et d’empêcher celles que réclament de nombreux citoyens, ces dernières sont systématiquement condamnées pour leur « déficit démocratique ».
Pourtant, s’il est vrai que l’influence des citoyens européens sur le processus de décision communautaire est faible, seuls les Etats peuvent l’accroître, et la critique classique perd un peu de sa portée.
• Le débat européen est-il impossible ?
Mais au-delà de cette question, aussi biaisée que rebattue, il semble bien que les discussions à mener sur le fond même du projet européen rencontrent deux obstacles bien plus sérieux et beaucoup plus récents.
D’abord, le projet européen souffre aujourd’hui de la disparition de l’inéluctabilité de la construction européenne. Un constat s’impose : mis à part quelques arrangements à la marge, et quelques améliorations du fonctionnement interne de l’UE, cette dernière est aujourd’hui en état de marche. L’UE n’est pas plus inefficace qu’un Etat dans la gestion de ses politiques, et nettement moins qu’une autre organisation internationale puisqu’elle dispose de la plupart des compétences dont elle a besoin pour remplir sa mission de pacification du continent par la construction d’un vaste marché intérieur soumis à certaines règles comme la non discrimination ou la solidarité entre les territoires.
L’échec du traité constitutionnel oblige à trouver d’autres moyens d’améliorer les institutions, mais ne touche en rien le débat sur les compétences, puisque la Convention de Laeken s’était engagée à réformer l’UE à périmètre constant.
Conséquence de cette perte d’inéluctabilité, la progression de l’intégration européenne ne peut plus être, comme elle l’a été jusqu’ici, basée sur un compromis implicite. Ce dernier justifiait la politique dite des « petits pas », qui consistait à mettre en place quelques mesures dans des secteurs isolés pour renforcer continuellement les liens entre Etats membres. Mais implicitement, cette conception sous-entendait à long terme la mise en place de structures beaucoup plus contraignantes que celles d’origine, le compromis consistant à ne pas anticiper sur cette évolution.
Le projet quasi-fédéraliste latent dans la construction communautaire n’a d’ailleurs pas échappé à tous ceux qui, à chaque échéance, se sont réunis pour appeler à refuser une quelconque avancée supplémentaire, aussi mince soit-elle.
Aujourd’hui, les avancées de l’UE ne sont plus inévitables et doivent donc être explicitement choisies par ceux qui les décident, ce qui implique des sacrifices. Ces sacrifices, s’ils étaient consentis, ne pourraient plus être présentés comme de simples mesures d’adaptation, mais devraient révéler leur objectif final, contrairement aux avancées précédentes.
Il est donc plus difficile de tenir un débat franc sur l’avenir de l’Europe à l’heure où chacun des choix ne peut être expliqué qu’en exposant ses conséquences ultimes.
• Les citoyens voleront-ils au secours de l’Union ?
Le misérabilisme ne pouvant tenir lieu de valeur, il faut s’interroger sur la place que les citoyens peuvent prendre au sein de l’Europe actuelle, obligée d’avancer à visage découvert. La voie est à la fois étroite, car il semble inutile d’attendre de la part du jeu institutionnel existant des avancées mécaniques, et passionnante car elle oblige chacun à se découvrir européen.
Il semble peu évident, par exemple pour une association locale de lutte contre les violences conjugales, de s’attribuer une perspective européenne. Pourtant, une simple prise de contact auprès d’autres associations du même type dans d’autres pays permet d’enrichir chacun de la connaissance de l’autre. Cette conscience de nos difficultés communes, cette envie de solidarité européenne peut et doit exister au niveau le plus proche du terrain pour être effective, à moins de se contenter des réalisations actuelles en matière communautaire, position en elle-même justifiable mais sans doute insuffisante pour l’avenir.
La chance ouverte par cette formation possible d’une entité politique européenne, c’est qu’elle permet la construction d’une communauté de destins sans passer par la violence. Sa difficulté, c’est qu’elle ne peut profiter d’une guerre pour imposer à toutes et à tous la nécessité de participer à ce projet, comme cela a été le cas de tant de projets nationaux, des Etats-Unis à l’Allemagne en passant par l’Italie et les Balkans.
Nourrie de toutes les initiatives de progrès, la construction européenne s’imposerait alors comme une démarche politique moderne, avant même que sa catégorie, nationale ou internationaliste, ne lui soit attribuée.
Arnaud ROHMER
02 juin 2005
Notre défaite et ses lendemains
par Joël Roman, éditeur, membre du comité de rédaction de la revue "Esprit", paru dans Libération du 2 juin 2005
Le refus français de valider le traité constitutionnel européen laisse derrière lui un champ de ruines. C’est d’abord la défaite de l’Europe, de l’Europe institutionnelle qui avait négocié et proposé le traité, et qui a continué d’être perçue comme lointaine et bureaucratique. Mais aussi celle de l’Europe comme projet, puisqu’il est clair, maintenant que se dissipent les mensonges de la campagne, qu’il n’y aura pas de renégociation et que le traité constitutionnel est mort. C’est la perspective d’une Europe politique qui s’est ainsi évanouie (pas pour toujours peut-être, mais pour longtemps), et nous allons en rester pour l’essentiel à un grand marché régi par les traités en vigueur : un recours difficile à la majorité qualifiée, donc peu de progrès en perspective, et peu de régulation du libéralisme. Ceux qui de bonne foi ont voté non en voulant une Europe plus sociale commencent à s’apercevoir qu’ils ont été les dindons de la farce. Mais c’est secondaire, au regard de la fantastique régression que cela représente pour l’Europe, chacun des pays européens étant tenté de reprendre ses billes et ne trouvant plus guère de freins dans la surenchère nationaliste. Cela doit être ce qu’on appelle l’Europe des peuples. C’est encore la défaite de la France en Europe, puisque celle-ci qui était à l’initiative de ce projet de traité s’est vue désavouée par ses propres citoyens, suscitant les sarcasmes des libéraux, opposants de toujours à un projet fédéral, et voit ainsi sa place affaiblie, et confirmée son impuissance à peser sur le cours des choses.
En France, c’est la défaite de Chirac, qui porte là une responsabilité maximale, en ayant obstinément refusé de tirer les leçons des précédents scrutins, et en ayant bafoué le mandat qui lui avait été confié le 5 mai 2002 de rétablir la confiance dans la politique. Mais c’est surtout la défaite de la gauche, qui s’est durablement divisée à cette occasion : à celle qui voulait mener le combat de la gauche européenne et saisir l’occasion d’un progrès social et politique de l’Europe s’est opposé avec succès un front du refus cherchant à faire partager son impuissance protestataire. Ce front a dû une grande part de son succès à l’apport d’un ancien Premier ministre, qui a crédibilisé le non et décomplexé les électeurs que ce vote tentait, en vendant sa responsabilité d’homme d’Etat pour une popularité populiste. La victoire du non a installé durablement dans une bonne partie de l’opinion de gauche le mythe d’une alternative globale, l’espoir d’autant plus ancré qu’il est chimérique d’un grand soir de tous les recommencements. Elle a accrédité l’idée qu’il y avait plus à perdre qu’à gagner à aller de l’avant, que dire la vérité était dangereux, que l’Europe et au-delà le monde étaient d’abord une menace et non un pari. Elle a confondu et parfois amalgamé le nationalisme du ressentiment et le nationalisme de la peur, un nationalisme de fermeture et un nationalisme de précaution. Elle a révoqué l’idée que les démocrates avaient en commun, au-dessus de leurs divergences, un certain nombre de valeurs en partage, et entériné l’option qu’il était possible de faire un bout de chemin avec l’extrême droite. Puisque le non a été majoritaire, et que les ouvriers et employés ont voté majoritairement non, celui-ci se voit auréolé de tous les mérites : le non est populaire, le oui élitiste et méprisant, argument inusable de tous les populismes. Déjà cette intimidation porte ses fruits, puisqu’on entend une partie de la gauche dire qu’il faut renouer les fils du dialogue rompu, que cette divergence tactique était passagère, que nous devons nous rassembler comme si de rien n’était. Embrassons-nous, Chirac est affaibli et préparons ensemble les présidentielles de 2007 ! Fabius a fort logiquement entonné ce couplet. Une telle réunification de la gauche se fera sous hégémonie idéologique de la gauche du non, à coups de rhétorique mouvementiste et sans bien sûr aucune perspective de gouvernement crédible. Peu importe, puisque son destin est alors soit de renoncer très vite, soit de trahir, en rééditant 1983 : on oublie les fadaises qui nous ont fait élire, et on se rallie sans vergogne et sans critique à la version la plus plate de l’économisme ambiant. Celui qui a déjà été à la manoeuvre dans cette belle occasion, qui a déjà trahi une fois son « réalisme », pourra bien le faire une seconde fois en sens inverse, puisque aussi bien il a retenu du mitterrandisme que la seule vertu politique était le cynisme. La « victoire » du non porte ainsi la défaite dans ses flancs.
Mais elle condamne aussi la perspective ouverte par les partisans du oui : chez eux aussi, les sirènes de l’unité vont résonner, et l’on va voir refleurir les vieilles illusions. La défaite a aussi été celle des Verts, du Parti socialiste et de François Hollande, d’une manière de surfer sur le mécontentement social sans jamais faire de propositions politiques. Nous payons le prix des confusions entretenues depuis de longues années déjà : les compromis avec le national-souverainisme passés à l’occasion de la loi sur le voile ou du soutien à la politique de Chirac dans la crise irakienne, gérée sans considération aucune des autres Européens ; la fausse résurrection du PS après 2002, chevauchant avec démagogie le refus de la réforme des retraites, ou le mouvement des intermittents du spectacle, sans offrir de perspective ; l’incapacité des Verts d’adopter une posture réformiste et majoritaire clairement assumée ; plus avant encore, la résurrection, à l’automne 1995, d’une posture de radicalité, qui a su se donner la légitimité de la gauche et du progrès social quand toute son attitude tendait au conservatisme le plus étroit et au refus du changement ; et, pourquoi pas, dans les années 70 quand le choix de l’unité d’action avec le Parti communiste et du Programme commun se faisait en sacrifiant la confrontation théorique et politique avec la vision du monde que portait le communisme.
De ce point de vue, ce résultat signe aussi, surtout, notre défaite, celle des Européens convaincus, des antisouverainistes, des réformistes résolus, de la gauche de conviction et de transformation sociale. Non seulement nous n’avons pas su convaincre que ce traité représentait un progrès, mais quand au milieu des outrances et des contre-vérités nous y sommes parfois (rarement) parvenus, nous n’avons pas pu convaincre qu’un progrès, même partiel, même provisoire, même limité, était bon à prendre. Pouvons-nous nous contenter d’exiger maintenant une clarification qui n’a pas eu lieu plus tôt, clamer haut et fort notre intransigeance et confirmer, en Cassandre satisfaits, la réputation de loosers que nos adversaires ne cessent de nous faire ? Pire : nous nous sommes laissés voler l’idée de réforme par la droite qui propose d’associer l’individualisation des risques à la marchandisation des services, sous la tutelle d’un Etat renforcé dans sa dimension sécuritaire. La droite n’a cessé d’appeler réforme cette remise en cause de la philosophie sociale solidariste, tout comme elle appelle libéralisme la précarisation des plus faibles. Nous avons perdu ainsi sur les deux tableaux : par le hold-up de la droite sur le réformisme et le libéralisme, par la diabolisation qu’une certaine gauche, populiste, souverainiste et conservatrice a fait de ces deux mots.
Nous ne serons pas des retrouvailles d’une gauche oublieuse de ce scrutin. Nous ne participerons pas à une alternance en trompe l’oeil. C’est à une alternative de gauche, mais aussi dans la gauche qu’il nous faut travailler. Nous avons une bonne raison de le faire maintenant : la situation ne peut pas être pire.

